vendredi 3 mai 2019

9 aM - peut(-)être un journal





Caviardage extrait de M.E.R.E dans sa version numérique

*
[...] l'image n'est pas égale à ce qu'elle représente et ne contient pas de principe d'identité, elle est une différentielle, elle est un écoulement d'identité, une eau.
Jean-Louis Schefer, L'Image et l'Occident
*

Il y a des moments. Il y en a d'autres encore. Il y en aura sans moi, un jour ou l'autre. Des arbres un peu dans le vent feront le son qu'on connaît et moi je ne serai plus là pour entendre, pour voir : pour côtoyer. C'est assez difficile à imaginer. Comme il est difficile d'imaginer que dans un peu plus de cent ans, aucun des êtres humains qui peuplent la planète ne sera encore en vie. C'est ce qu'on appelle une idée noire sans doute. Cette idée que des milliards d'êtres humains ne survivront pas au temps qui passe et que cela est absolument normal. Cette prévision d'une hécatombe absolument régulière, lancinante - et normale. Bref, il y aura le vent des arbres, ces menues choses de la lumière parmi le vivant, et nous n'en serons plus. Reste donc que ce jour-ci nous appartient. Il m'appartient. Mon coeur est encore en train de battre. Et cela est absolument extraordinaire. Comme est extraordinaire le tremblement d'une voix humaine considéré depuis le silence intersidéral de l'espace infini, une petite voix humaine dans ce silence hallucinant. La consolation, qu'est-ce, sinon le tapage d'une vie encore en soi? Il n'y a pas de consolation possible.

*

          le temps
          l'impossible
          l'origine
          l'autre

le temps nous fait autre
l'origine est l'impossible
l'autre est une version fragmentaire de l'impossible
l'impossible est le moteur du temps
l'origine est le trou à l'oeuvre dans le visage de l'autre
le temps passe à l'autre
          le pays où le temps est un autre - Ortese


j'ai fait l'impossible, cela ne veut pas dire que j'en ai fini avec l'impossible tel qu'il s'est présenté à moi à travers les contingences de mon existence, cela veut dire que j'ai fait l'expérience d'une ouverture qui fait butée. Ce qui se présente comme digne d'intérêt, ce qui se présente donc comme impossible, nous y répondons, nous y travaillons jusqu'à ce terme qui est une béance. Qui est une ouverture. Un jour nous vient cette intuition selon laquelle voilà que cela nous semble bon : c'est fini. Rien n'est résolu pour autant. Mais : on l'a fait. Quoi? Cela reste à dire. Cela restera à dire, pour peu que cela puisse être intéressant que cela soit dit - je ne le crois pas au demeurant. Un jour donc tombe le désir d'en découdre avec cela qui est une butée en forme d'ouverture. Alors apparaît, peut-être, un visage cher. Quelques chose comme un jour, une heure, à partager avec l'être aimée, avec les êtres qui comptent.

*

C'est avec beaucoup de joie que je partage ici l'enregistrement de ma participation à l'événement Das Gewirr organisé par Iris Terdjiman et Christophe Guiraud à l'Espace Senghor de Bruxelles il y a quelques mois maintenant. On peut y entendre des poèmes issus de mes explorations des cartes labyrinthiques d'Iris, en dialogue avec la musique de Christophe, ainsi qu'un extrait d'un travail en cours, à base de permutations, provisoirement intitulé Le nom impossible. Je reste un peu circonspect quant à mes intonations... mais l'énergie du live est bien là. 
Il y a quelque chose qui m'intéresse follement dans la rencontre poésie/voix/musique. C'est une déception amoureuse. Un ajournement constant que tant de générations ont déjà goûté, comme quoi jamais le sens et le son ne coïncident tout à fait. Ça coince à un endroit pour peu qu'on ne rabatte pas le poème du côté de la musique ni la musique du côté de l'usage des mots. Pour un poète tel qu'aujourd'hui l'époque en produit tant, et dont je suis, quelles issues possibles à ce désappointement tant recherché? Comment le poème et la musique pourraient-ils s'arc-bouter jusqu'à dispenser une présence qui doive autant à la signification qu'au son, ou bien ni à l'un ni à l'autre pour une tierce chose ?
Il y a ce dossier passionnant, conduit par Laure Gauthier, qu'on peut lire dans la revue remue.net.



Pour écouter l'ensemble des pièces jouées ce soir-là: ici.

*

J'ai lu dans un article qu'une baleine s'est échouée sur une plage. On a trouvé six kilos de plastique dans son ventre. Je pense à Gepetto assis à sa table de travail dans le ventre de cette baleine précisément. Qu'aurait-il fait des kilos de plastique accumulés ? Qu'aurait-il dit? Aurait-il pleuré que son fils soit appelé à prendre place dans un monde d'une telle laideur? Aurait-il inculqué la colère à Pinocchio? Aurait-il sculpté le plastique pour donner une forme inouïe à ce désastre imputrescible? Une nouvelle marionnette en plastique? Un autre fils? Un nouvel innocent sur le visage duquel le monde écrirait encore et encore la tragédie de l'être humain?

Je pense à ce que dit Hisham-Stéphane Afeissa, l'auteur d'"Esthétique de la charogne", comme quoi l'horreur n'est pas du côté de la putréfaction mais de l'imputrescibilité des matières créées par l'être humain. Peut-on envisager un gobelet en plastique comme plus repoussant que ce corps de vache en décomposition qu'on croise parfois dans les alpages au cours d'une randonnée?
Voilà une question esthétique de notre temps sans doute.

*

Spécialiste en général, il ne manquait pas d'opinions à propos de quoi que ce soit. Il s'accordait au plus grand nombre pour se sentir lui-même. Ce qui entrait en lui en sortait sans subir aucune transformation. Il était un relais efficace dans le réseau communicationnel global. Il avait la présence des voitures lancées à toute vitesse sur les périphériques quotidiens.

*

Il nous appartiendra peut-être, dans quelques générations, de nous en tenir à ce souffle en soi ; petit arpent de ce miracle fragile d'un souffle qui traverse de la matière, il nous faudra nous en tenir là peut-être, dans une précarité inassouvissable. Sur l'arête du vif, au plus proche de l'autre bord des naissances, nous recueillerons nos souffles comme autant de vestiges offerts à l'anonymat des pierres.

*

Que faire de ces liens affectifs qui se révèlent être, au fil des jours, les objets de ma haine?

Quelle expression adéquate pour défaire cette haine: convertir et transformer?

Quelle question idoine pour horizon?

Répéter inlassablement les formules qui sauvent; voilà qu'aujourd'hui encore le soleil et les nuages s'enlacent aux lettres d'amour. Et ce corps qui m'échoit, celui que j'ai me dit-on, ce corps est béant comme une plaie historique : comme un massacre trop informulable pour entrer dans l'histoire. Je me retourne vers la nuit et ne trouve pas le sommeil ; la veille encombre pour autant. Parfois j'envie la pierre, de nouveau, comme au temps de l'adolescence minée. La pierre : sa douce station immobile, sa posture limpide face aux vents: s'user si lentement que même un désir s'y leurre.

Dans l'épaisseur de la frontière, dans le tumulte terreux des équilibres précaires, tu te contredis et voilà que donne le jour. Autant de fièvres et de regrets. Chaque geste curé jusqu'à l'os du souffle. Demain reste cet événement dans l'heure. Combien de peaux s'entassent dans l'arrière-fond d'une personne? Combien de noms à l'avant des morts? Combien de paragraphes dans l'empan d'une main propre à la caresse? Je reste esseulé, haineux : sans courage ni muscles. Seul m'appartient l'effondrement sans cesse, la giclée de soi hors des mots. Le reste d'une chair qu'on frappe contre un mur encore et encore.

c'est la nausée qui me traverse, la nausée d'un espoir que je réprime : perdre jusqu'à la présence à soi-même. Ni subvertir le pourquoi, le comment. Jeter le vif et que mort s'écorche à même un cri le plus ample possible. Nul ne peut en ce domaine. Rien ne renseigne ici. Il y a la consistance d'un échec, le marasme le plus aigu qui soit : une pure négligence morale. Un regard de peu, quelque chose comme une intrigue sans personne. Seules des pierres peut-être. Ma bouche sait dans un silence. Le sceau d'un élan réprimé. La marque du rejet sur la joue. Mon oeil est noyé de grammaire. Il ne voit plus, il est maintenant cette inflexion légère de l'esprit à la fin d'une phrase qui compterait. Réel demeure le point de fuite. Le reste est à l'encontre du vif, s'oppose au retournement des cordes vocales : éraillé le cri mène au loin.

Qui sera apte à m'arracher la tête? Qu'enfin l'absence mène mon corps à la danse véritable! Quel sera le geste d'amour pour que soit délivré le concert de mes organes?

Filer la trame d'un renoncement qui ne serait pas du semblant. Sur les branches les fleurs promettent d'autres saisons. Je n'entends pas les flots de sang qui migrent vers l'informulable. Ce chant à vrai dire. Il y a cela oui qui importe. Ce chant devenu l'ombre d'une tombe encore à venir. Ce n'est pas la profondeur attendue. C'est seulement le linéament esquissé sur une lèvre de la poussière. L'épaisseur d'un corps, que pourrions-nous défaire de cela? Un présence collée à l'infortune. Le visage d'une défaite pour horizon. À quoi? À qui la mort tient-elle? À nous, elle nous veut dans cet élan joyeux qui nous incombe. La lumière veut bien désormais. On dirait la jeune fille qui acquiesce. La voix d'une affirmation aussi dense que le vent pris d'une hésitation.

*

Avec le recul de plusieurs dizaines d’années, ce n’est pas faire offense à la tragédie des juifs, ni la minimiser, que de considérer l’Holocauste comme une expérience universelle, un traumatisme européen. Finalement, Auschwitz ne s’est pas produit hors de l’espace et du temps, mais la culture occidentale, et cette civilisation est une survivante d’Auschwitz au même titre que les quelques dizaines  ou centaines de milliers de d’hommes et de femmes disséminés dans le monde entier qui ont vu les flammes des crématoires, qui ont senti l’odeur de la chair humaine brûlée. Ces flammes ont anéanti toutes les valeurs européennes que nous estimions jusqu’alors, et à ce point zéro de l’éthique, dans ces ténèbres morales et intellectuelles, le seul point de départ possible est ce qui a produit ces ténèbres, à savoir l’Holocauste.
Imre Kertèsz, La langue exilée, L'holocauste comme culture, Actes Sud

*

En lisant Kertèsz, de nouveau, pour préparer mon intervention au café psy d'Ombres blanches organisé par Serge Vallon.
Écrire contre Auschwitz, tout contre Auschwitz. Opérer ce passage du donné au destin. Auschwitz demeure la mythologie à l'aune de laquelle éprouver un savoir qui consiste. Un savoir de quel objet? Un savoir du destin. Parce qu'Auschwitz est précisément la mécanique infernale qui soustrait les êtres humains à la responsabilité de leur destin. Auschwitz serait cet opérateur négatif, à l'oeuvre dans chaque instant de nos vies, par lequel nous passons sans cesse à ceux qui occupent une fonction sans plus exister pour eux-mêmes.

*




Caviardage extrait de M.E.R.E dans sa version numérique

*










mardi 26 mars 2019

8 aM - peut(-)être un journal








*
La durée est un talus funéraire.
À défaut d'être,
nous consentons à vivre des heures mourantes.
Commencer,
c'était déjà s'écarter des tombeaux. Le temps
s'est levé sur nous comme un signe usé.
François Jacqmin, Traité de la poussière, Le Cadran ligné
*

s'assoir au bord, en discerner les chimères qui font du vrai, laisser l'eau dire les choses
                                                     les chimères font du vrai
la chair de ton corps, qui sait?

*

Il s'en est fallu de peu
que je manque de tout

La réplétion par le vide, ce luxe merveille d'impossible

Le négatif à l'oeuvre depuis le sentiment de l'enfance
          et la question de la provenance - unde ? - reste telle qu'elle est ouverte

*

auteur, autre: c'est même
l'anonyme qui nous tient au coeur 
écrit
c'est elle l'ombre portée qui pense
au fur et à mesure que cela vit à travers la médiation que je suis

*

tu as regardé vers la canopée. dans le salon eut lieu ce silence dans une sorte d'équivalence de ton visage. là-bas ce sera la mécanique des rêves, le chambardement nécessaire au renouveau. A la place d'un mot, un autre mot. A la place de la place, seule la promesse d'une transformation aussi infime soit-elle. les arbres ont fait des choses d'arbre: ils ont remué à peine dans la paresse d'une brise, ils ont duré et duré encore avec l'intégralité des jours en bandoulière, je me suis arrêté moi. j'ai observé comment les doigts tenaient à la paume de mes mains. Je me suis demandé quelle était l'identité de mes membres. A qui pouvait bien appartenir ce fatras bizarre en dernier terme. on a rigolé dans la prairie. tant d'espace pour nos promenades, tant de profondeurs offertes à nos regards. fouler l'herbe c'est comme prendre la parole: on s'enfonce un peu dans la délicatesse du présent et puis le déséquilibre règne, tout en douceur, tout en fraîcheur.

*

S'il est préférable de ne pas trop chercher à se qualifier soi-même, il est nécessaire de préciser parfois quelles sont nos occupations.

*




*

la main qui manque est au bout du bras laissé-là, le bras laissé-là a la main qui manque au bout, le bras laissé-là fait doucement avec la main qui manque, la main qui manque rêve au bout du bras laissé-là, le bras laissé-là est une discrétion sur la nappe, la main qui manque est une discrétion sur la nappe, le bras laissé-là sur la nappe fait doucement, le bras laissé-là sur la nappe est un rêve, le rêve du bras laissé-là sur la nappe fait doucement, le rêve doux du bras laissé-là sur la nappe est fatigué, le bras laissé-là est un rêve sur la nappe fatiguée, le bras laissé-là comme un rêve est fatiguée sur la nappe, la discrétion du bras laissé-là sur la nappe est douce, le bras laissé-là discrètement sur la nappe fait doucement comme un rêve, le bras laissé-là sur la nappe au bas de l’éboulis attend, le bras sur la nappe au bas de l’éboulis attend, une attente est sur la nappe dans l’éboulis, une nappe attend dans l’éboulis, l’éboulis attend sous le bleu, le bras laissé-là dans l’éboulis signe sous le bleu, le bras signe sous le bleu, le bleu veille sur le bras qui signe dans l’éboulis, le bras signe au bas du rêve sous le bleu, l’éboulis est bleu dans la signature du bras, la signature du bras est vraie au bas de l’éboulis bleu, la signature glisse sur les pierres de l’éboulis bleu jusqu’au bras qui rêve, le bras laissé-là signe sous le bleu de son rêve, le rêve de l’éboulis sous le bleu a laissé un bras sur la nappe, le bras laissé-là par le rêve signe à l’appel,

*

Le rien
est à ce point énigmatique qu'il existe
hors de soi
Son absence
revêt l'aspect peu probable d'une privation
qui ne prive rien de rien.
François Jacqmin, Traité de la poussière, Le Cadran ligné
*

sa part d'immortalité
c'est peut-être cette chocolatine
mangée avec insouciance
un matin
en allant au travail
en allant en allant

*

et vous, 
quelle est votre excuse?
1. misère!
2. quelle est cette adresse perfide?
3. une publicité songe
4. un sourire ignore la mort

*

                                                    la nuit
                                                    combien de fois
                                                    la terre dans la bouche

*

soudain la pensée cesse dans son ****
c'est comme un mur orbe à l'esprit
l'effet d'un refoulement
la manifestation patente d'un conflit

          sonic youth: confusion is sex
          il pleut sur Mazamet qu'y puis-je?

*

                        le texte pense à des
                        univers possibles. il
                        rêve à voix haute
                        depuis la jetée, cette
                        avancée dans l'incessant
                        du rien, où s'échouent
                        et fleurissent les cabanes
                        de l'enfance.

*

LA PUISSANCE DE RÊVE des paroles de certains, simplement dans les mots, 
dans le récit d'une activité, 
dans le témoignage d'une subjectivité

*

22/03/19, 18h02, bus, assis
il y a la charge d'un nom, cela nous défait, et cela nous fait aussi. on aura beau poser la main dans l'herbe et sa couleur qui est une aubaine, le nom aura été posé auparavant. contracter les muscles n'a pas d'autre vocation que trouver un déséquilibre de bon aloi. tu me regardes dans les yeux comme si j'étais un être, de ceux des humains, de ceux qu'on apparente à l'humanité. qui peut songer dans sourciller au sentiment de son apparentement au commun d'un monde enfin nôtre? qui a la force encore de se poser comme fils ou fille de l'homme, de la femme et de l'enfant? on passe du temps à ça: river nos pensées dans l'épaisseur de la frontière, fabriquer des visages avec la teneur des nuits, avec ce geste que promettent les architectures, quand les corps s'animent et se mettent à parler.

*

Il n'est pas jusqu'au soleil qui ne se
souvienne
de cette illumination contraire où le savoir
n'entre pas. La lumière est un fait en fuite.
C'est au plus fort
du feu qu'on devient un auteur anonyme.
François Jacqmin, Traité de la poussière, Le Cadran ligné
*






***











samedi 16 février 2019

7 aM






Hibert et Boutonnier
c'est une instance d'expérimentation des paroles
on y retrouve Gabriel Hibert et Julien Boutonnier
on y trouve l'espace vide entre Gabriel Hibert et Julien Boutonnier

chaque mois ce lieu des paroles-pour-une-fois enverra quelques vidéos de ses recherches sur sa chaine You Tube.























Hibert et Boutonnier sont. 






dimanche 20 janvier 2019

6 aM






Bruxelles mercredi 9/1/19, Espace Senghor

ça vient petit à petit si vous avez besoin de quelque chose y a pas de quoi j'ai une question c'est laquelle qui est jouée en premier il y a même un fer à repasser entre 5 ans et 12 ans il me faut une chapelle pas une cathédrale j'aime les calculs faux parce qu'il donne des résultats justes la graisse c'est pas de la viande c'est juste pour voir un peu

devant la fenêtre en octogone
le souffle fait le vent qui sonne - en direct
quelque chose s'imprime
à même l'oubli
à même l'oubli


          y a ça qui revient
          les spectres gémissent 
          dans la matière
             d'une évocation

le solo c'est que toi dans les oiseaux leurs chants qui dégoulinent à foison dans la destruction

                    ce qui détruit songe où la frontière est un pays

                              frontière   épaisse où 
                                                                                               s'allonger naître
                                                                                               un peu faire
                                  
                                  tout autour des sons figurent
                                  l'amoindrissement du sens
                                  dont procède le rêve

tu vois comme ça ça peut aller assez vite par contre là-bas il va falloir que j'aie une petite loupiote


               (dans l'infini des textes à l'infini

               quand je suis de ce temps
               quand je m'attends à la mort

               l'estuaire des phrases 
               les îlots de sens qui
               dérivent dans le delta

               là précisément
               profondeur de la frontière
               profondeur du rêve

               le nom impossible est un passage qui aboutit au passage

               le vent écrit avec les mots de l'anatomie

               la frontière a la voix d'une vérité bancale
               ce murmure infidèle où s'engouffre le temps)

le nom impossible 
      arrimé en lui-même
   invariablement invariable
               il explose la syntaxe; la syntaxe y trouve sa cause
     le nom impossible est de toutes les phrases
                            l'indestructible destruction du sens
contre laquelle s'arc-boute l'infini des phrases à venir
                                                                                            :

le bout de mon bras est une main mélangée, ma main se mélange aux énoncés dans le secret de la fosse, ma main mélangée est une bouche des textes dans le secret de la fosse, ma main mélangée a les doigts du secret, ma main mélangée se tait dans le secret des énoncés, le bout de mon bras est un silence mélangé dans les énoncés, le bout de mon bras est un mélange de silence et de fosse, ma main mélangée trempe dans les énoncés du secret, ma main mélangée trempe dans la fosse au bas de l’arbre, ma main mélangée est un énoncé de la fosse, ma main mélangée est un énoncé dans la fosse au bas de l’éboulis, ma main mélangée dure au bout de mon bras, la durée est au bout de mon bras, ma main mélangée est de la durée, la durée parle au bout de mon bras, la durée parle une langue bancale au bout de mon bras, la durée parle une langue, la durée parle dans l’habitude, une langue parle dans la durée de l’habitude, une langue parle dans la durée, la durée clapote alentour, la durée clapote au bout de mon bras, la durée parle dans le clapotis alentour, une langue parle dans le clapotis alentour, une langue est un clapotis alentour, la durée d’une langue clapote alentour, la durée de l’habitude est une langue alentour, la durée de l’habitude est un clapotis de la langue, la langue de l’habitude est un clapotis de la durée, l’habitude est un clapotis de la durée, une langue clapote dans l’habitude, une langue dure dans l’habitude du clapotis, une langue parle la langue du clapotis, une langue parle la langue de l’habitude alentour, les alentours durent dans une langue d’habitude, une langue clapote d’habitude pour dire ce qu’il faut faire, une langue d’habitude clapote pour dire ce qu’il faut faire, une langue dit ce qu’il faut faire en clapotant alentour, une langue parle la langue de ce qu’il faut faire dans le clapotis d’habitude, une langue parle la langue de ce qu’il faut faire dans la durée qui clapote alentour d’habitude, une langue parle la langue de ce qu’il faut faire dans le clapotis de la durée alentour, la durée alentour clapote dans la langue de ce qu’il faut faire, la durée d’habitude clapote dans la langue de ce qu’il faut faire, ce qu’il faut faire est parlé dans la durée qui clapote alentour, ce qu’il faut faire est parlé dans le clapotis de la langue d’habitude, un feu ne sait pas ce qu’il faut faire, ce qu’il faut faire n’est pas entendu par un feu, le clapotis de la langue d’habitude alentour échoue dans un feu, un feu parle, un feu parle avec un accent, un feu parle une langue avec un accent impayable, un feu parle une langue rigolote, un feu parle une langue qui ne dure pas, un feu parle une langue incompréhensible, un feu parle une langue bancale, un feu parle la langue des éboulis, un feu parle, un feu se tait, un feu se tait dans la trace, un feu se tait dans la cendre, un feu ouvre les cuisses, un feu se tait dans l’entrecuisse, un feu se tait, un feu tient bon dans la cendre, un feu tient bon dans le retrait, un feu tient bon dans le sexe, un feu tient dans la trace, un feu a parlé, un feu a parlé avec un accent incroyablement vivant, un feu a parlé une langue de ce qui nous défait, une langue de ce qui nous défait a été parlé par le feu, un feu se tait après avoir parlé, un feu tient bon dans le silence, un feu s’est retiré dans les cuisses, un feu est un cri bon pour la jeunesse, un feu est la jeunesse d’un cri, un feu crie dans la jeunesse du jardin originaire, un feu est le jardin originaire, un feu crie dans l’arbre, un feu crie la jeunesse dans ce qui nous défait, ce qui nous défait est une langue incompréhensible, ce qui nous défait est le visage bancal de la vérité, ce qui nous défait fait office de nef, ce qui nous défait est la nef où loger, la nef où loger est une langue incompréhensible, la nef où loger est une langue, une langue est ouverte sur l’ennui, l’ennui est une ouverture sur la langue incompréhensible, l’ennui est une ouverture propice à la vérité bancale, l’ennui est une ouverture à la commissure des lèvres, l’ennui manque à l’appel du premier énoncé, le premier énoncé ne s’ennuie pas, le premier énoncé est l’ennui de l’appel, le premier énoncé manque toujours à l’appel, le premier énoncé est dans le vent à la commissure des lèvres, le premier énoncé est un trou dans l’appel, le premier énoncé troue l’appel, le premier énoncé troue l’appel toujours, toujours l’appel est troué par le premier énoncé, le premier énoncé est un trou qui appelle, un trou qui appelle est toujours le premier énoncé, un trou ennuie l’appel, l’appel se perd dans un trou du premier énoncé, l’appel s’ennuie à l’orée du trou du premier énoncé, l’appel préfère le clapotis d’habitude de la langue alentour, l’appel préfère tourner le dos au trou du premier énoncé qui l’appelle, l’appel du premier énoncé est une tragédie, le premier énoncé est un trou tragique, le premier énoncé est un trou vivant dans l’appel, le premier énoncé est un éboulis dans le visage de l’appel, le premier énoncé est un trou bancal, le premier énoncé est un trou bancal dans l’ennui de l’appel, l’appel fuit le trou dans son propre visage, l’appel fuit le trou du premier énoncé dans son propre visage, l’appel fait mine de s’ennuyer à l’appel du premier énoncé, l’appel a peur du trou, l’appel a peur du trou tragique du premier énoncé, l’appel est un ennui, l’appel est un ennui qui a peur, le premier énoncé appelle le visage bancal de la vérité, le visage bancal de la vérité troue le clapotis de la langue alentour, le trou du premier énoncé troue l’habitude de la langue alentour, on ne voit rien de spécial dans le trou du premier énoncé, il n’y a rien à voir dans le trou du premier énoncé qui appelle, il n’y a rien à découvrir dans le trou du premier énoncé qui appelle, le trou du premier énoncé est comme ça,

Das Gewirr, IV, Iris Terdjiman



Bruxelles, vendredi 11/01/19, chez I. et C., salon



Romitelli, An index of metals (écouté sur les conseils d'A-M.)


boire un café - sous un même ciel gris - parmi les autres les spectres sous un même ciel gris - préfiguration  de l'asthme ici - jour - joie- ventre : c'est là dans le ventre que l'asthme impose sa franchise - commerce du souffle - les mots rayent le mal qui songe

   je me dis: un point c'est un nom vu de très loin c'est un nom à l'horizon. la ponctuation est une trouée dans le plan des mots qui défilent, un jour dans le sens, un changement d'échelle.
                       l'autre bord de la frontière en son épaisseur formidable

Un impératif est un flux de transe
Archéologique sous le soleil exactement
En philosophie at the drive-in
L’absence de méthode est un impératif

Une intention particulière une absence
Levinas Levinas Levinas
L’art et le temps à l’origine
Un bien propre tourne la page

Le château est une métamorphose
La page un crépuscule
At the drive in William Faulkner
William Faulkner William Faulkner

Levinas dans le château
Une métamorphose au désarroi
Le temps passe at the drive in
Les questions sont un seul mot

Bruxelles, samedi 12/01/19, espace Senghor

Un soleil de méthode
Sous l’impératif archéologique

Une origine une page

L’absence à temps
Métamorphose

William Faulkner at the drive-in

tu penses quoi toi Geoffrey ici ah ouais d'accord ici l'intérêt c'est que tu projettes quelques-uns les petits à ce moment là non non mais c'est bien merci une fois j'avais mis ici dans les gradins on peut le mettre là tu prends le rapport dynamique je vais les mettre là ben oui je te dis les réglages c'est un retour ah d'accord je vais t'en mettre d'autres ah c'est pour rallonger en mettre d'autres tu vois pour que celui-là est assez long super merci beaucoup alors zut attention Geoffrey je passe là c'est normal tu es chez toi


Méthode
Page
Métamorphose
Faulkner

Bruxelles dimanche 13/1/19, chez I. et C., salon

          un beau silence dans la puissance du gris ce matin
          quelques bords de table, de chaises, des choses
          ventre dans la demi-mesure
          comment le dire autrement?
               hôtellerie, grammaire, hamac, syntaxe?



          de       tho
          mor     ge
          faul     mé
          ge       ta

          ta        de
          phose  pa
          pa        faul
          kner     phose         etc.














----------------------------------------

samedi 24 novembre 2018

5 aM




Après de nombreuses tractations avec l'impossible, nous sommes parvenus à ce compromis: l'air continuera de visiter mes poumons -- parce que tel est précisément mon bon plaisir.
*
Cheminée d’usine

Si je tiens compte de mes souvenirs personnels, il semble que, dès l’apparition des diverses choses du monde, au cours de la première enfance, pour notre génération, les formes d’architectures terrifiantes étaient beaucoup moins les églises, même les plus monstrueuses, que certaines grandes cheminées d’usine, véritables tuyaux de communication entre le ciel sinistrement sale et la terre boueuse empuantie des quartiers de filatures et de teintureries. 
Aujourd’hui, alors que de très misérables esthètes, en quête de placer leur chlorotique admiration, inventent platement la beauté des usines, la lugubre saleté de ces énormes tentacules m’apparaît d’autant plus écoeurante, les flaques d’eau sous la pluie, à leur pied, dans les terrains vagues, la fumée noire à moitié rabattue par le vent, les monceaux de scories et de mâchefer sont bien les seuls attributs possibles de ces dieux d’un Olympe d’égout et je n’étais pas halluciné lorsque j’étais enfant et que ma terreur me faisaient discerner dans mes épouvantails géants, qui m’attiraient jusqu’à l’angoisse et aussi parfois me faisaient fuir en courant à toutes jambes, la présence d’une effrayante colère, colère qui, pouvais-je m’en douter, allait devenir plus tard ma propre colère, donner un sens à tout ce qui se salissait dans ma tête, et en même temps à tout ce qui, dans les États civilisés, surgit comme la charogne dans un cauchemar. Sans doute je n’ignore pas que la plupart des gens, quand ils aperçoivent des cheminées d’usine, y voient uniquement le signe du travail du genre humain, et jamais la projection atroce du cauchemar qui se développe obscurément dans ce genre humain à la façon d’un cancer: en effet, il est évident qu’en principe, personne ne regarde plus ce qui lui apparaît comme la révélation d’un état de choses violent dans lequel il se trouve pris à partie. A cette manière de voir enfantine et sauvage a été substituée une manière de voir savante qui permet de prendre une cheminée d’usine pour une construction de pierre formant un tuyau destiné à l’évacuation à grande hauteur de fumées, c’est-à-dire pour une abstraction. Or, le seul sens que peut avoir le dictionnaire ici publié est précisément de montrer l’erreur des définitions de ce genre.
Il y a lieu d’insister par exemple sur le fait qu’une cheminée d’usine n’appartient que d’une façon très provisoire à un ordre parfaitement mécanique. A peine s’élève-t-elle vers le premier nuage qui la couvre, à peine la fumée s’enroue-t-elle dans sa gorge qu’elle est déjà la pythonisse des événements les plus violents du monde actuel: au m^me titre il est vrai que chaque grimace de la boue des trottoirs ou du visage humain, que chaque partie d’une agitation immense qui ne s’ordonne pas autrement qu’un rêve ou que le museau velu et inexplicable d’un chien. C’est pourquoi il est plus logique, pour la situer dans un dictionnaire, de s’adresser au petit garçon qu’elle terrifie, au moment où il voit naître d’une façon concrète l’image des immenses, des sinistres convulsions, dans lesquelles toute sa vie se déroulera et non à un technicien nécessairement aveugle.
George Bataille, Oeuvres complètes I, Premiers écrits 1922-1940 , Gallimard, 2007
*


*

je veux pas le laisser tout seul 
ça va être impressionnant 
oui voilà 
tu peux pas pour l'instant il a dit 
que voilà il a dit 
comme en ville c'est très dur oui 
voilà je sais pas non 
non ça se trouve ça où 
dans quel magasin d'accord 
pas de souci 
il va bien très bien je sais 
pas comment il fait mais 
ah d'accord 
je vais financer ça c'est sûr 
vous savez j'ai l'habitude 
y avait confiance j'espère 
il ne va pas les casser quoi 
c'est ce qu'il me dit moi je 
sais pas je peux pas être à côté oui 
oui oui vous inquiétez 
pas oui voilà 
voilà oui le maître il est super 
content d'un seul coup il a sorti 
un quinze sauf les questions bon 
si tu sais pas je peux pas t'aider 
la deuxième fois il s'est fait rouspéter 
par le maître moi 
je peux pas répondre 
il donne de la volonté c'est bien 
d'accord ah oui 
oui c'est pas évident non 
là tu peux 
pas mais là encore 
ah ben c'est ça 
qu'elle fait ses cheveux toute seule 
maintenant je comprends 
j'avais carrément oublié 
de faire des photocopies ça je 
m'en occupe pas si je 
fais une bêtise alors là ça 
veut dire si elle va pas 
à la classe elle va 
ailleurs 
dans une école elle peut rentrer 
au collège normal ça me fait un peu peur 
ah non le psy 
il m'oblige à dire ça 
le collège au collège 
l'autre c'est pas possible 
c'est à cause 
de ça qu'elle attendait 
que je l'appelais
*


*

les cendres ont les yeux d’une femme, une femme est encore à connaître, une source fascine dans une femme, un regard d’une femme patiente, mon regard a la patience d’une femme, des planches patientent dans le vent, des planches font un cercueil, des planches font une barque, des planches font une scène, des planches patientent dans un champ de peu, des planches en tas sont dans la patience infinie, des planches pour les phrases sont dans le champ de peu à l’infini, le turn over des explications est infini, le turn over des paroles est infini, l’infini turn over des explications perd sa consistance, le turn over des paroles se délite dans le regard d’une femme, le turn over des paroles se dissout dans le réel, le turn over des savoirs se délite dans le réel, un tissu longe le corps d’une femme, le corps d’un homme est le mien parfois, j’ai un corps de temps à autre, un corps a du temps, un corps n’a pas de temps, du temps gicle dans le corps, du temps fait le corps, le corps manifeste du temps, un corps manifeste le temps, j’ai un corps de temps en temps, j’ai un corps dans l’épaisseur du temps, une épaisseur me tient parfois, le poids est la gloire de l’épaisseur, l’épaisseur fait le poids dans la narration du temps, l’épaisseur consiste dans la narration du temps, la narration du temps manifeste un corps, je m’allonge dans un corps de la liste, je suis une ligne dans le corps de la liste, je ponctue une ligne dans le corps de la liste, je suis un passage à la ligne dans le corps de la liste, je m’assoupis dans le corps de la liste, je hurle dans le corps de la liste, je fais l’amour dans le corps de la liste, j’éjacule dans le corps de la liste, je regarde l’anus du corps de la liste, je regarde la bouche du corps de la liste, j’explore le corps de la liste, la liste est infinie, la liste est le vent dans l’épaisseur du corps,
*

Ma note de lecture du livre de Pierre Vinclair, Le Cours des choses, sur Poezibao;
*

Je suis venu à l'écriture, et particulièrement à celle des poèmes, par la douleur. Ce n'est pas une rencontre, ce n'est pas un enseignement, ce n'est pas une émulation de groupe. Ecrire fut un engagement pour circonscrire la douleur et pour l'honorer en tant qu'un visage possible de mon existence. En ce sens, le soin, compris dans la signification authentique d'un souci de soi et des autres, est le volume dans lequel peut l'écriture à mon nom. Hors ce volume, j'en reviens à de moindres nécessités, à de moindres expériences. Le sacrifice exigé par la pratique de l'écriture s'en trouve infondé. Mieux vaut aller boire un verre avec les amis, mieux vaut prendre la main de l'aimée.
Ce dont je parle à vrai dire, c'est d'un savoir qui m'appartient en propre: un duramen existentiel sur lequel buter, à partir duquel travailler et devenir fou. D'une folie sage et parcimonieuse, si précieuse, si tranquille, d'une folie qui décline les offres théoriques, et consiste.
***










mercredi 24 octobre 2018

4 aM






Où est le faisceau de ténèbres?
*

la jeunesse est un cri bon pour le feu, le cas d’un oiseau reste imprévu, ma voix déterre un oiseau, ma voix prend l’eau en main, la main est un rêve qui tombe juste, on encense les mains vides, le nom longe la trace vide, les lèvres longent le nom de la bouche, une lumière à l’écart a les lèvres du nom, le soir est un muscle sans la lumière, la lumière cède aux cuisses ouvertes, on jette les cuisses à la plaie, la plaie dévale la pente des voix, la plaie tient la fuite par les reins, la plaie est un lieu de l’histoire,
*

il est évident que j'ai perdu une bonne partie de ce qui me fait au quotidien. Il reste un suspens, quelque chose dont parle Ponge dans son carnet du bois de pins. C'est cela qui démarre à nouveau. Une impertinence absolument heureuse car en contradiction avec ce que je pense être. Rien n'est plus bénéfique que d'être contredit par mon propre désir. Rien n'est plus délicat que d'accueillir ce que je deviens malgré. C'est cela être opportuniste, se saisir au vol et ne plus lâcher jusqu'à perte de consistance. Il reste un suspens, de nouveau, quelque chose dont parle Ponge dans son carnet du bois de pins.  
*


mais tout de même c'est quoi écrire un texte qui emporte du réel?

*


moi j'étais persuadé que tu étais gay... la fille rigole... au boulot on m'appelle le yaourt... genre heuheuheuheu (elle remue les mains comme une autiste)... il entretient pas sa barbe... déjà qu'il est... ok au niveau qualité elle est super bien mais le coût c'est infernal... moi j'aime bien la cire quand tu peux passer la main dans les cheveux... on fait un truc si tu veux moi j'aime bien aller en ville... elle était là ouais carrément... le jour j elle est là on va en ville... on fait quoi?... bon au pire on va au PV [le Petit Voisin, bar du centre-ville de Toulouse] y a une table libre on boit une binouse là elle commence de faire la gueule... qu'est-ce qu'y a?... ça te pète les couilles de boire une bière au PV... pour elle il fallait autre chose... c'est le grand truc de Laura il faut découvrir autre chose... ça m'a fait rire après au final elle était là... ah ouais putain laisse-moi boire ma bière...

*


il y a un jour dont on me dit qu'il est pluvieux. On m'affirme que c'est une journée de mai. Certains avancent qu'il fait froid pour la saison. j'ai entendu quelqu'un dire que le ciel était bas, ce à quoi son interlocuteur s'est contenté d'acquiescer d'un hochement de tête. On me dit aussi que c'est agréable tout de même que la durée du jour augmente au détriment de celle de la nuit. On suppute que cela me rend plus serein, plus joyeux. On me renseigne sur le temps qu'il devrait faire demain, qu'à priori cela ne devrait pas trop changer, qu'il fera  plutôt froid, que le ciel sera nuageux. On me donne ces informations, on me les donne même plusieurs fois par jour. On me dit aussi qu'il faut attendre mi mai pour être sûr de ne plus subir ces températures suffisamment basses pour que nous puissions en ressentir un désagrément. 

*


Parlons simplement: lorsqu'on pénètre dans un bois de pins, en été par grande chaleur, le plaisir qu'on éprouve ressemble beaucoup à celui que procurerait le petit salon de coiffure attenant à la salle de bains d'une sauvage mais noble créature. Brosserie odoriférante dans une atmosphère surchauffée et dans les vapeurs qui montent de la baignoire lacustre ou marine. Cieux comme des morceaux de miroirs à travers les brosses à longs manches fins tout ciselés de lichens. Odeur sui generis des cheveux, de leurs peignes et de leurs épingles. Transpiration naturelle et parfums hygiéniques mélangés. Laissées sur la tablette de la coiffeuse, de grosses pierres ornementales par-ci par-là, et dans les cintres ce pétillement animal, ce million d'étincelles animales, cette vibration musicale et chanteuse. 

A la fois brosses et peignes. Brosses dont chaque poil a la forme et le brillant d'une dent de peigne. 
Pourquoi a-t-elle choisi des brosses à poils verts et à manches de bois violets tout ciselés de lichens vert-de-gris?Parce que cette noble sauvage est rousse peut-être, qui se trempera ensuite dans la baignoire lacustre ou marine voisine. C'est ici le salon de coiffure de Vénus, avec l'ampoule Phébus insérée dans la paroi de miroirs.
Francis Ponge, le carnet du bois de pins (extrait) 
*

poème ready made, article quartz, wikipedia:
En lumière polarisée non analysée : limpide ; blanc ; xénomorphe.
En lumière polarisée analysée : extinction roulante.
*

une lo(gi)que: un vêtement en lambeaux, (cohérent)
*



*

Etrange symbiose du fatum et de la routine, douceur sans cynisme d'un désespoir reconquis de haute lutte.

la féérie des lumières aux autos tamponneuses

un vague ennui à 11h51

quoi qu'il en soit, les marteaux brise-vitre sont situés derrière le conducteur
*








court mot
moyen terme
long signifiant





are you in a rush, chéri?
***







samedi 14 juillet 2018

3 Am







le matin ploie au bord 
un ensevelissement aux yeux clairs 
avec le cri bon pour le feu

j|e suis lent dans la vie
la jeunesse a besoin des morts
j|e dis ça depuis nos avenirs

c’est l’incompressible volume du deuil où loger

tu reviens dans le rêve
le jour j|e veux dire

ta peau me livre

*


FABRICE 

                     , 
un homme
                     , 
50-64 ans


Niveau de maîtrise du produit
                      : 
confirmé

Conforme à la présentation du produit. 
Capacité un peu limite 
si comme moi 2 cartes SIM 
et 
donc 
impossibilité d'intégrer une carte SD. 

          Pour le reste c'est TOP.

*



*

Il avait pris l'habitude d'être seul au monde. Vivre avait pour lui cette teneur discrète et opiniâtre qu'on observe chez les herbes au bord des chemins. Il était seul et la tristesse creusait son coeur heure après heure. Il observait cela, de loin, d'en dessous, comme on voit passer les nuages parfois. Il lui arrivait de prononcer son propre prénom, pour s'en assurer un instant, il regardait ensuite s'éloigner son prénom, le quitter, sombrer dans l'anonymat. Il restait ainsi, dans le silence, dans la personne de personne. Le monde alentour prenait la consistance d'un fait improbable, les choses semblaient osciller sous l'effet d'une houle, elles prêtaient un visage au destin. Il pressentait combien il avait raté sa vie. Cet échec pourtant n'était pas un marasme. Cet échec était le sien, il était son destin, sa vie à lui, le fruit de son effort dans l'existence. Cela n'avait pas de prix. Cela était le petit sourire de liberté sur sa vieille bouche. 

***















samedi 30 juin 2018

2 aM







premier jet de ne sais quoi

:




Ça faisait un moment qu’il fumait des cigarettes à la fenêtre. Il regardait vaguement, ne savait trop quoi. Le jour avait le printemps dans les arbres. Des choses qu’on rêve à l’ordinaire depuis le seuil de la mort. La tranquillité d’un temps qui passe, un vent léger, la paix. 
Ça faisait un moment qu’il fumait des cigarettes. Quelle était l’intrigue de sa vie? Ses mains peut-être parlaient-elles pour lui, tremblantes, fragiles, incapables. Ses mains comme mortes. Elles jonchaient sur le rebord de la fenêtre, semblaient attendre le verdict, le coup de hache qui les jetteraient au pourrissoir. 
Ça faisait un moment qu’il demeurait comme ça, dans une grande justesse, dans une grande retenue. 

Quand son téléphone sonnait, il se contentait d’écouter les vibrations de l’appareil dans la poche de son jean. Sans doute lui proposait-on quelque partage? Sans doute lui voulait-on des choses? Peut-être du bien? Il y avait dans ses yeux la sécheresse incommensurable. Ce défaut des sentiments qu’on prête aux brutes, aux idiots. Il tirait fort sur la cigarette, fermait les yeux, revenait dans ces ombres de l’esprit propices à l’abandon des forces, au désoeuvrement puissant d’une personne décidée à se prêter aux caprices d’un destin propre. 


C’était un petit appartement, vide, une pauvreté, une utopie. Rien qui puisse attester d’une quelconque activité. Une fenêtre, c’était là l’essentiel de son logement. Le reste, un matelas posé à même le sol, un réchaud sur une caisse en bois, une vaisselle rudimentaire, une couverture, quelques habits ça-et-là jetés en désordre, un corps d’homme. 

On toqua à la porte. On entra sans attendre de réponse. Il se retourna lentement. Elle se mit à genoux, ouvrit sa braguette et commença de le masturber. Elle prit sa verge dans la bouche. Il remuait les lèvres comme pour dire quelques chose. Mais seul un souffle, un bruit blanc léger, léger, léger… C’était la parole sûre et certaine, la preuve d’un grand amour sur lequel rien n’aurait jamais prise. Ses lèvres tremblaient au fur et à mesure, elles évoquaient l’ardente synonymie d’un désir foudroyant. Elle avala son sperme, garda la verge dans sa bouche un moment encore. Quand elle se leva, ce fut pour un silence. Son regard chantait, son regard à lui chantait, s’était ouvert un instant, donnant vers un jardin sur la branche d’un arbre duquel chantait le merle merveilleux. Elle ferma la porte derrière elle. Il alluma une cigarette. 


Son ventre parfois s’ouvrait. Depuis le nombril jusqu’au plexus, on ouvrait le ventre comme un rideau de théâtre. Il respirait lentement, avec parcimonie. À l’aide d’un miroir à main il regardait la scène qu’offraient ses entrailles. C’était comme être présenté à soi-même par le détour d’un art consommé de l’énigme. On y voyait une jeune femme dans une robe fourreau. Lentement, elle tirait le tissu sur ses cuisses jusqu’à dévoiler la toison blonde de son sexe. Elle s’accroupissait ensuite et urinait sur un tas de livres en écartant les lèvres de sa vulve. Elle le fixait tendrement du regard par l’entremise du miroir, toute fine brindille de crépuscule dans le reflet tremblant. Ses yeux blancs aux longs cils noirs promettaient la mort et la boue. L’urine sur les livres crépitait languissamment, comme entraînant dans ce léger son presque incolore le coeur d’un sens à nouveau tout entier en fuite. Peu à peu la lumière déclinait dans le petit théâtre de son ventre. La femme agitait la main en guise d’au revoir, elle souriait maintenant, tandis que le jet de son urine commençait de tarir. Dans la pénombre, de celle qui succède immédiatement à la tombée du jour s’élevait une voix, la voix de son ventre, et cette voix sans timbre ni accent était aussi celle de la nuit. Des larmes dévalaient sur les joues de l’homme et puis la voix s’éteignait, le laissant dans une solitude implacable.