mercredi 24 octobre 2018

4 aM






Où est le faisceau de ténèbres?
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la jeunesse est un cri bon pour le feu, le cas d’un oiseau reste imprévu, ma voix déterre un oiseau, ma voix prend l’eau en main, la main est un rêve qui tombe juste, on encense les mains vides, le nom longe la trace vide, les lèvres longent le nom de la bouche, une lumière à l’écart a les lèvres du nom, le soir est un muscle sans la lumière, la lumière cède aux cuisses ouvertes, on jette les cuisses à la plaie, la plaie dévale la pente des voix, la plaie tient la fuite par les reins, la plaie est un lieu de l’histoire,
*

il est évident que j'ai perdu une bonne partie de ce qui me fait au quotidien. Il reste un suspens, quelque chose dont parle Ponge dans son carnet du bois de pins. C'est cela qui démarre à nouveau. Une impertinence absolument heureuse car en contradiction avec ce que je pense être. Rien n'est plus bénéfique que d'être contredit par mon propre désir. Rien n'est plus délicat que d'accueillir ce que je deviens malgré. C'est cela être opportuniste, se saisir au vol et ne plus lâcher jusqu'à perte de consistance. Il reste un suspens, de nouveau, quelque chose dont parle Ponge dans son carnet du bois de pins.  
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mais tout de même c'est quoi écrire un texte qui emporte du réel?

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moi j'étais persuadé que tu étais gay... la fille rigole... au boulot on m'appelle le yaourt... genre heuheuheuheu (elle remue les mains comme une autiste)... il entretient pas sa barbe... déjà qu'il est... ok au niveau qualité elle est super bien mais le coût c'est infernal... moi j'aime bien la cire quand tu peux passer la main dans les cheveux... on fait un truc si tu veux moi j'aime bien aller en ville... elle était là ouais carrément... le jour j elle est là on va en ville... on fait quoi?... bon au pire on va au PV [le Petit Voisin, bar du centre-ville de Toulouse] y a une table libre on boit une binouse là elle commence de faire la gueule... qu'est-ce qu'y a?... ça te pète les couilles de boire une bière au PV... pour elle il fallait autre chose... c'est le grand truc de Laura il faut découvrir autre chose... ça m'a fait rire après au final elle était là... ah ouais putain laisse-moi boire ma bière...

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il y a un jour dont on me dit qu'il est pluvieux. On m'affirme que c'est une journée de mai. Certains avancent qu'il fait froid pour la saison. j'ai entendu quelqu'un dire que le ciel était bas, ce à quoi son interlocuteur s'est contenté d'acquiescer d'un hochement de tête. On me dit aussi que c'est agréable tout de même que la durée du jour augmente au détriment de celle de la nuit. On suppute que cela me rend plus serein, plus joyeux. On me renseigne sur le temps qu'il devrait faire demain, qu'à priori cela ne devrait pas trop changer, qu'il fera  plutôt froid, que le ciel sera nuageux. On me donne ces informations, on me les donne même plusieurs fois par jour. On me dit aussi qu'il faut attendre mi mai pour être sûr de ne plus subir ces températures suffisamment basses pour que nous puissions en ressentir un désagrément. 

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Parlons simplement: lorsqu'on pénètre dans un bois de pins, en été par grande chaleur, le plaisir qu'on éprouve ressemble beaucoup à celui que procurerait le petit salon de coiffure attenant à la salle de bains d'une sauvage mais noble créature. Brosserie odoriférante dans une atmosphère surchauffée et dans les vapeurs qui montent de la baignoire lacustre ou marine. Cieux comme des morceaux de miroirs à travers les brosses à longs manches fins tout ciselés de lichens. Odeur sui generis des cheveux, de leurs peignes et de leurs épingles. Transpiration naturelle et parfums hygiéniques mélangés. Laissées sur la tablette de la coiffeuse, de grosses pierres ornementales par-ci par-là, et dans les cintres ce pétillement animal, ce million d'étincelles animales, cette vibration musicale et chanteuse. 

A la fois brosses et peignes. Brosses dont chaque poil a la forme et le brillant d'une dent de peigne. 
Pourquoi a-t-elle choisi des brosses à poils verts et à manches de bois violets tout ciselés de lichens vert-de-gris?Parce que cette noble sauvage est rousse peut-être, qui se trempera ensuite dans la baignoire lacustre ou marine voisine. C'est ici le salon de coiffure de Vénus, avec l'ampoule Phébus insérée dans la paroi de miroirs.
Francis Ponge, le carnet du bois de pins (extrait) 
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poème ready made, article quartz, wikipedia:
En lumière polarisée non analysée : limpide ; blanc ; xénomorphe.
En lumière polarisée analysée : extinction roulante.
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une lo(gi)que: un vêtement en lambeaux, (cohérent)
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Etrange symbiose du fatum et de la routine, douceur sans cynisme d'un désespoir reconquis de haute lutte.

la féérie des lumières aux autos tamponneuses

un vague ennui à 11h51

quoi qu'il en soit, les marteaux brise-vitre sont situés derrière le conducteur
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court mot
moyen terme
long signifiant





are you in a rush, chéri?
***







samedi 14 juillet 2018

3 Am







le matin ploie au bord 
un ensevelissement aux yeux clairs 
avec le cri bon pour le feu

j|e suis lent dans la vie
la jeunesse a besoin des morts
j|e dis ça depuis nos avenirs

c’est l’incompressible volume du deuil où loger

tu reviens dans le rêve
le jour j|e veux dire

ta peau me livre

*


FABRICE 

                     , 
un homme
                     , 
50-64 ans


Niveau de maîtrise du produit
                      : 
confirmé

Conforme à la présentation du produit. 
Capacité un peu limite 
si comme moi 2 cartes SIM 
et 
donc 
impossibilité d'intégrer une carte SD. 

          Pour le reste c'est TOP.

*



*

Il avait pris l'habitude d'être seul au monde. Vivre avait pour lui cette teneur discrète et opiniâtre qu'on observe chez les herbes au bord des chemins. Il était seul et la tristesse creusait son coeur heure après heure. Il observait cela, de loin, d'en dessous, comme on voit passer les nuages parfois. Il lui arrivait de prononcer son propre prénom, pour s'en assurer un instant, il regardait ensuite s'éloigner son prénom, le quitter, sombrer dans l'anonymat. Il restait ainsi, dans le silence, dans la personne de personne. Le monde alentour prenait la consistance d'un fait improbable, les choses semblaient osciller sous l'effet d'une houle, elles prêtaient un visage au destin. Il pressentait combien il avait raté sa vie. Cet échec pourtant n'était pas un marasme. Cet échec était le sien, il était son destin, sa vie à lui, le fruit de son effort dans l'existence. Cela n'avait pas de prix. Cela était le petit sourire de liberté sur sa vieille bouche. 

***















samedi 30 juin 2018

2 aM







premier jet de ne sais quoi

:




Ça faisait un moment qu’il fumait des cigarettes à la fenêtre. Il regardait vaguement, ne savait trop quoi. Le jour avait le printemps dans les arbres. Des choses qu’on rêve à l’ordinaire depuis le seuil de la mort. La tranquillité d’un temps qui passe, un vent léger, la paix. 
Ça faisait un moment qu’il fumait des cigarettes. Quelle était l’intrigue de sa vie? Ses mains peut-être parlaient-elles pour lui, tremblantes, fragiles, incapables. Ses mains comme mortes. Elles jonchaient sur le rebord de la fenêtre, semblaient attendre le verdict, le coup de hache qui les jetteraient au pourrissoir. 
Ça faisait un moment qu’il demeurait comme ça, dans une grande justesse, dans une grande retenue. 

Quand son téléphone sonnait, il se contentait d’écouter les vibrations de l’appareil dans la poche de son jean. Sans doute lui proposait-on quelque partage? Sans doute lui voulait-on des choses? Peut-être du bien? Il y avait dans ses yeux la sécheresse incommensurable. Ce défaut des sentiments qu’on prête aux brutes, aux idiots. Il tirait fort sur la cigarette, fermait les yeux, revenait dans ces ombres de l’esprit propices à l’abandon des forces, au désoeuvrement puissant d’une personne décidée à se prêter aux caprices d’un destin propre. 


C’était un petit appartement, vide, une pauvreté, une utopie. Rien qui puisse attester d’une quelconque activité. Une fenêtre, c’était là l’essentiel de son logement. Le reste, un matelas posé à même le sol, un réchaud sur une caisse en bois, une vaisselle rudimentaire, une couverture, quelques habits ça-et-là jetés en désordre, un corps d’homme. 

On toqua à la porte. On entra sans attendre de réponse. Il se retourna lentement. Elle se mit à genoux, ouvrit sa braguette et commença de le masturber. Elle prit sa verge dans la bouche. Il remuait les lèvres comme pour dire quelques chose. Mais seul un souffle, un bruit blanc léger, léger, léger… C’était la parole sûre et certaine, la preuve d’un grand amour sur lequel rien n’aurait jamais prise. Ses lèvres tremblaient au fur et à mesure, elles évoquaient l’ardente synonymie d’un désir foudroyant. Elle avala son sperme, garda la verge dans sa bouche un moment encore. Quand elle se leva, ce fut pour un silence. Son regard chantait, son regard à lui chantait, s’était ouvert un instant, donnant vers un jardin sur la branche d’un arbre duquel chantait le merle merveilleux. Elle ferma la porte derrière elle. Il alluma une cigarette. 


Son ventre parfois s’ouvrait. Depuis le nombril jusqu’au plexus, on ouvrait le ventre comme un rideau de théâtre. Il respirait lentement, avec parcimonie. À l’aide d’un miroir à main il regardait la scène qu’offraient ses entrailles. C’était comme être présenté à soi-même par le détour d’un art consommé de l’énigme. On y voyait une jeune femme dans une robe fourreau. Lentement, elle tirait le tissu sur ses cuisses jusqu’à dévoiler la toison blonde de son sexe. Elle s’accroupissait ensuite et urinait sur un tas de livres en écartant les lèvres de sa vulve. Elle le fixait tendrement du regard par l’entremise du miroir, toute fine brindille de crépuscule dans le reflet tremblant. Ses yeux blancs aux longs cils noirs promettaient la mort et la boue. L’urine sur les livres crépitait languissamment, comme entraînant dans ce léger son presque incolore le coeur d’un sens à nouveau tout entier en fuite. Peu à peu la lumière déclinait dans le petit théâtre de son ventre. La femme agitait la main en guise d’au revoir, elle souriait maintenant, tandis que le jet de son urine commençait de tarir. Dans la pénombre, de celle qui succède immédiatement à la tombée du jour s’élevait une voix, la voix de son ventre, et cette voix sans timbre ni accent était aussi celle de la nuit. Des larmes dévalaient sur les joues de l’homme et puis la voix s’éteignait, le laissant dans une solitude implacable. 















mercredi 20 juin 2018

1 aM







Le post précédent, cette publicité rédigée à l'occasion de la parution de M.E.R.E, fut la dernière du blog peut(-)être. C'est du moins ce que j'ai pensé pendant plusieurs semaines. Il m'apparaît en effet que l'élan créatif dont peut(-)être fut entre autres le théâtre a trouvé un aboutissement possible dans M.E.R.E. Ce travail autour du deuil, du trauma, de la Shoah, de l'écriture, de la négativité salutaire, touche sans doute à sa fin. Certes, il me reste à écrire le dernier livre provoqué par le Rêve de New York. Tel qu'il s'annonce, il ne sera pas tant voué à la question du deuil qu'à celle de la maladie vécue comme une opportunité existentielle de frayer les lisières dans l'épaisseur qu'elles recèlent. Je me réfère ici aux notions de frontière, limite et lisière telles qu'Emmanuel Hocquard les développe dans Le cours de Pise:

(
La frontière est une ligne (abstraite, même si elle peut coïncider avec quelque chose de concret: un fleuve, par exemple) de séparation entre deux entités préalablement définies et connues. Exemple: la frontière entre deux pays, entre deux disciplines, entre deux cultures. Quand on passe ou qu'on franchit une frontière, on quitte un territoire pour entrer dans un autre. La capitale initiale et le point final d'une phrase marquent des frontières. On quitte une phrase pour entrer dans une autre phrase. 



La limite est également une ligne, mais qui désigne le bout, les confins, d'un territoire: la (les) limite (s) d'un champ, de ma patience, de mes possibilités, etc. La limite est considérée depuis l'intérieur, depuis l'endroit où je me trouve et elle ne prend pas en compte, comme la frontière, ce qui est au-delà: le hors-limite, le hors-champ. Le limes (en latin) désignait le sillon, le fossé ou le talus (voire le mur par endroits: par exemple le mur d'Hadrien au nord de l'Angleterre) qui entourait l'empire Romain considéré depuis son centre, Rome. Le limes n'était pas une frontière. Au-delà de cette limite extrême, il n'y avait rien de connu. Rien que l'innommable, la sauvagerie, le barbarie... En termes de langage, Wittgenstein parlait des limites ou des bornes du langage au-delà desquelles il y a le hors-langage, l'indicible "Ce qu'on ne peut pas dire (ou ce dont on ne peut parler), il faut le taire."

Dans notre énoncé "    dans la cour     platanes cinq      ", ce qu'il y a avant et ce qu'il y a après est hors champ. La minuscule initiale et l'absence de point final marquent les limites de ce qui est dit. Alors que la frontière est une ligne fixe (fixée), la limite est une ligne fluctuante qui peut être repoussée. De tout record on peut dire qu'il repousse une ancienne limite.


La lisière est une bande, une liste, une marge (pas une ligne) entre deux milieux de nature différente, qui participe des deux sans se confondre pour autant avec eux. La lisière a sa vie propre, son autonomie, sa spécificité, sa faune, sa flore, etc. La lisière d'une forêt, la frange entre mer et terre (estran), une haie, etc. Alors que la frontière et la limite sont des clôtures, la lisière sépare et réunit en même temps. Un détroit est une figure exemplaire de lisière: le détroit de Gibraltar sépare deux continents (l'Afrique et l'Europe) en même temps qu'il fait communiquer deux mers (Méditerranée et océan Atlantique).

Dans notre énoncé "    dans la cour     platanes cinq      " on peut dire que l'espace blanc entre les deux parties de la proposition s'apparente à une lisière:
1. Il les sépare et les réunit en même temps. Sa mesure est variable. Aucune règle imposée du dehors ne peut la fixer. 
dans la cour     platanes cinq 
dans la cour                      platanes cinq 
dans la cour           platanes cinq 

2. Cet espace blanc (marge intérieure) est "contagieux": il transforme l'énoncé tout entier en lisière. {...}
À rattacher aux lisières tout ce qui concerne les marges (marginalia), les chemins de traverse, les espaces résiduels ou terrains vagues...
Les lisières sont les seuls espaces qui échappent aux grammairiens d'État, les jardiniers de Versailles et les urbanistes internationaux."
E. Hocquard, Le cours de Pise, édition établie par D. Lespiau, P.O.L)

J'avais l'intuition depuis plusieurs années qu'une frontière avait une épaisseur, qu'elle était elle-même un territoire, lequel appelait une exploration par l'écriture. Mais je n'arrivais pas à formuler mon intuition dans des termes suffisants parce que si la frontière demeure une séparation, il lui manque la dimension unifiante. J'avais cru trouver une notion utilisable quand j'avais rencontré l'expression frontière épaisse, mais cela n'avait pas porté. (Et pourtant, en relisant ceci... Ainsi, la frontière n’est pas conçue comme limite, mais étudiée comme lieu support d’une dynamique de passage, d’échange, de manipulation, de crise ou d’invention identitaire.) C'est en lisant Hocquard que je peux nettement différencier les choses. La lisière a en effet le caractère épais propre à un territoire, elle n'est pas une ligne. Cependant le réel apport de Hocquard, outre le couple séparation-réunion, tient à la précision selon laquelle une lisière a sa faune et sa flore propres, ses qualités intrinsèques, elle est singulière dans l'environnement dont elle participe (à la façon de la haie (Hocquard a écrit un livre intitulée ma haie, il faut que je regarde ça)).

Le troisième livre donc tiendra à quelque chose de la lisière, de la maladie (de Basedow, maladie auto-immune dont j'ai souffert quand j'ai rédigé M.E.R.E) consentie comme expérience d'un entre. Je me propose de relier cette image de la maladie comme lisière à la notion de pharmakon. Dans le Rêve de New York, je finis par boire une mystérieuse soupe miso dont je ne sais si elle est un remède ou un poison. Ainsi, le rêve pose la question du pharmakon. Me reste à creuser cette constellation 
MALADIE (Basedow) - LISIERE - PHARMAKON - RÊVE DE NEW YORK. 

Si je n'ai pas fermé ce blog, c'est parce qu'il me semble qu'il reste un outil pertinent pour travailler (notamment retrouver facilement les notes et les citations). Alors, je déclare ouvert le deuxième (ou second on verra) âge de peut(-)être. J'arrête donc le comptage initial (nous en étions à 688 posts) et en initie un autre avec cette publication: 1aM comme: 1er post après M.E.R.E. Cela impliquera sans doute une organisation nouvelle du blog; je m'y pencherai cet été quand j'aurai un peu de temps. 

*



(bus - assis, 17h10)

des jambes nues filent dans le vrai
c'est une jeunesse qui jonche
avec le rouge des bouches
dans la main

     j|e regarde un peu la marge

depuis les visages sans nombre
des voix du meurtre
fleurissent et trouent le sable

combien de bras pris dans les songes
d'un énoncé trop certain

          tu fais des pâtes 
          on mange dans cinq minutes

*

MAIS
écrire avant toute chose le traité d'ostéonirismologie dont voici une première ébauche de plan. C'est une entreprise sage parce que folle, insensée parce que plus ou moins infaisable.










***

mercredi 11 avril 2018

688 - réclame: M.E.R.E










Le livre M.E.R.E est aujourd’hui disponible à la vente.

Il était question de « l’art atonal » d’après Auschwitz. Que devient alors le sujet ? Existe-t-il ? À mon avis, il n’existe pas en tant qu’individu. Il se compose d’automatismes, du désir – ou de la volonté – de survivre, ainsi que de bribes de mots. Il lui manque cette cohérence, ce magma existentiel qui relie tout – où les faits naissent et se développent –, ainsi qu’un centre logique où se feraient la synthèse et la ramification en éthique, connaissance et expérience objective.
Imre Kertész

Il est périlleux de résumer en quelques mots une démarche complexe et paradoxale, qui de plus s’est transformée au fil du temps. Je crois qu’on peut dire, sans trop trahir la recherche dont M.E.R.E est l’aboutissement, que ce travail de création est une exploration du trauma. Il est une investigation de ce que j’ai appelé le territoire du vide. J’évoque ici ce lieu de nos existences où la langue échoue, où le sens se dissout, où mort et vie se mêlent. Rachel Ertel écrit dans son magnifique essai Dans la langue de personne (poésie yiddish de l’anéantissement): "car il est des zones de l’être, du vivre et du mourir qui sont le gouffre abyssal de notre temps, où la parole historique n’a pas accès. » 
Par les moyens radicaux de la poésie visuelle mais aussi des technologies numériques, à la suite d’auteurs comme Anne-Marie Albiach, Roger Giroux, Imre Kertész et Roland Barthes, empruntant l’énergie matricielle du groupe de grind core Napalm Death, me nourrissant de l’intelligence du langage propre à la psychanalyse et, surtout, me référant à la Shoah comme matrice de culture et de valeurs (ce "savoir incommensurable" comme l’évoque Kertész), j’ai tenté de cerner au plus près cette zone de l’être à l’approche de laquelle la langue s’écartèle et nous laisse apercevoir, comme à travers une claire-voie, le coeur fuyant du monde. 
Pour les plus curieux, on peut lire sur mon blog une présentation détaillée de ma démarche, rédigée à l’occasion d’une demande de bourse numérique:
Il est possible de visiter le chantier d'écriture sur mon blog en suivant les libellés M.E.R.E et les balises.
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Je vous invite à découvrir la présentation de mon éditeur publie.net en suivant ce lien:
Vous pourrez y découvrir deux vidéos présentant le livre papier et le livre web (pensés et construits comme différents et complémentaires), ainsi que ma performance à la médiathèque Françoise Sagan (Paris) pour la soirée anniversaire des 10 ans de publie.net. J’y lis un montage d’extraits de M.E.R.E.

J’ai créé un site avec Thomas Boucharel, conçu comme un prolongement de l’expérience de lecture du livre, vous pouvez également le consulter, même s’il n’est pas encore aussi fourni que je ne l’aurais voulu:
Vous accèderez à des lectures performées filmées au bord du Canal de Brienne à Toulouse, à des travaux sonores conçues avec le compositeur Christophe Guiraud d’une part, et Philippe Dubernet d’autre part, ainsi qu’à un objet filmique réalisé par Maurice Brame. A venir sur ce site, entre autres, des GIF réalisés par Novella Bonelli-Bassano, le film du tatouage sur mon avant bras qui clôtura l’écriture du livre (texte de la voix off, ici).
Ce site est destiné à accueillir d’autres travaux que le mien, dans le domaine artistique mais aussi des sciences humaines et de la médecine, autour du trauma considéré dans toutes ses acceptions. 




Une version sonore du livre, travaillée avec le compositeur Philippe Dubernet, dont on peut entendre des extraits sur le site balises.net, est sur le point d’être achevée. Nous ne la diffusons pas encore car nous sommes en recherche d’un label. Des extraits en suivant ces liens:
http://balises.net/n9r/ (avec travail vidéo de Maurice Brame)

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Vous pouvez acheter le livre dans sa version papier (qui donne accès à la version numérique sans plus de frais) dans les librairies. Si vous ne le trouvez pas en rayon, vous pouvez le commander en indiquant à votre libraire ce numéro :
ISBN papier
978-2-37177-515-2
Pour les toulousains, vous le trouverez au rayon poésie de la librairie Ombres blanches.

Vous pourrez aussi le commander directement sur le site de publie.net, en suivant ce lien:










mardi 20 mars 2018

687 - peut(-)être un journal









Texte de la voix off accompagnant le film du tatouage. Ce petit film constituera la dernière balise du site internet http://balises.net.

Voilà que maintenant se termine une entreprise commencée il y a quatre ans. Écrire ce livre intitulée M.E.R.E n’est pas un travail que je suis à même de clôturer seul. C’est en effet sur ma peau que les dernières lettres de l’ouvrage sont inscrites. Parce que ce livre est un corps et que mon corps tient à ce livre. Parce que mon corps existe depuis ce livre. Parce que ce livre est une origine. 
On a tendance à penser que l’origine est une affaire du passé. Comme si l’origine relevait d’une logique de cause à effet. Mais non, l'origine n'est pas le commencement, elle est un avenir. Elle n'explique pas, elle implique. Et seules nos créations sont pertinentes et efficaces pour en contracter quelques bribes. C’est bien de cela dont il est question : saisir quelques bribes de l’origine à venir. Autrement dit: saisir son destin. 
Oui, ce livre est un fragment de mon origine. Tatouer les dernières lettres du livre sur ma peau, c’est introduire, non pas une fin, mais un passage. Il s’agit d’opérer une transmutation. D’un travail à mener jusqu’à son terme, le livre devient une existence à partager, un élan vers autrui, vers la blessure d’autrui, une ouverture. 
La littérature suscitée par l’expérience des camps de la mort, ces œuvres qui sans doute, un jour, formeront un ensemble canonique au même titre que la Bible, cette littérature m’a appris que si le destin est un donné, cela ne suffit pas pour qu'il soit nôtre ; le destin requiert de nous un consentement dont le processus engage toute notre attention et notre courage. Comme Imre Kertész l'évoque dans son oeuvre, les camps furent cette entreprise visant à détruire dans la personne humaine jusqu'au sentiment d'être soi-même le sujet d'un destin. Cependant, ces conditions déshumanisantes furent le théâtre d'une humanité inouïe dont je crois que nous avons tout intérêt à nous prétendre les héritiers, parce que, à vrai dire, le "savoir incommensurable" issu des camps est peut-être un des rares viatiques substantiels sur lequel les femmes et les hommes d'aujourd'hui peuvent se soutenir  pour prendre place dans la génération qui est la leur.    
Un destin sans doute peut être jugé authentique à la mesure de la tragédie dont il procède, ne serait-ce que parce qu'il nous engage vers la mort des êtres aimés et vers notre propre mort. Il n'y pas de réussite en la matière, il y a seulement la liberté que nous sommes capable de prélever dans l'improbable contingence où le sort nous a jetés.  
Alors, bien sûr, me faire tatouer l’avant-bras est une évocation des sinistres tatouages subis par nombre de déportés durant la destruction des juifs mais aussi des tziganes, des homosexuels, des handicapés et des opposants que l’État nazi a mis en œuvre il y a quelques dizaines d’années en Europe. 
Cependant, il faut comprendre que ce tatouage qui nous occupe aujourd’hui est sous-tendu par une inversion. C’est à un retournement qu’il procède. Parce que le tatouage que mon ami Freddy est en train de réaliser n’atteste pas une entrée dans un territoire de destruction. Il sanctionne une expérience de mort comme un diplôme sanctionne des études. Il instruit une sorte de laisser-passer, comme quoi la frontière entre vivant et mort serait poreuse. Ce tatouage, c’est un papier officiel pour explorer les ares de l’existence, lesquels sont autant, en dernier terme, de la vie que de la mort. Quant au caractère de cette officialité, il est évident qu'elle ne relève que de mon désir propre. 
Quand j’évoque une expérience de mort, je me réfère à ce deuil qui me dévaste, pour le pire parfois, pour le meilleur la plus part du temps. Ce deuil d’une mère, vieux de plus de vingt ans, qui me pétrit encore chaque jour tant il est source d’énergie, matrice de forces auxquelles je dois jusqu’à mon visage, un peu de la même manière, sans doute, que l'Europe est travaillée, encore, par la Shoah.
 *

Je suis dans le train pour Paris. Ce soir, je vais lire un montage de textes issus de M.E.R.E à l'occasion de la soirée des 10 ans de publie.net. J'ai peur. Je suis content. 
Parfois, j'ai le sentiment que mon travail est horriblement kitch, à la façon de La liste de Schindler de Spielberg. J'ai l'impression qu'il relève du plus mauvais goût. Et puis je me dis que ce possible aspect du livre est peut-être la condition nécessaire, oui, mais de quoi? D'une possible mise en forme du cauchemar qui nous meut obscurément? D'un cauchemar à la fois historique et intemporel? D'une fragilité qui nous pousse à hurler, assassiner, détruire, créer, aimer ? 

*

Restent huit jours avant la publication du livre. Je ne suis pas prêt, comme il en va de nous chaque fois que nous nous apprêtons à traverser une expérience qui compte.
J'ai mal au ventre, comme un enfant.
Sentiment d'avoir fait une bêtise: voilà un signe encourageant.
Culpabilité: là aussi, bon signe...

***